top of page

Point de vue

Entretien avec Jacques Dieudonné : Sculpter l'espace et le silence

Le terme « art sacré » revient souvent lorsque l'on évoque votre travail. Est-ce une étiquette dans laquelle vous vous reconnaissez ?

 

Jacques Dieudonné : Pas tout à fait. En réalité, je récuse un peu cette expression d'« art sacré ». Pour moi, tout art véritable — même le plus profane — porte une dimension spirituelle sans quoi « il n’est pas ».

 

 Que l'on sculpte pour une place publique, pour un intérieur privé, un jardin ou une église, la démarche de création reste la même : C'est une quête de sens, un travail exigeant sur la matière pour révéler une harmonie. La beauté n'a pas besoin d'un label religieux pour faire réfléchir ou élever l'esprit. L'art profane possède sa propre profondeur, sa propre transcendance.

 

Pourtant, vos créations pour les églises touchent directement au culte. Quelle différence faites-vous alors entre une sculpture profane et un mobilier liturgique ?

J. D. : La différence tient à la fonction, pas à la nature de l'objet. 

Lorsque je crée un autel par exemple, je dois penser au sens liturgique qu’il a, au volume du lieu où il va être implanté, à son utilisation, et si je travaille pour une chapelle, je ne travaille pas pour une cathédrale !

 

Il y a une conviction théologique qui guide tout mon travail : dans le christianisme, seul l’Homme est sacré (Maurice Zundel). Un ambon ou un autel sont certes bénis, mais ils ne sont pas sacrés en tant que tels, Dieu n’en a pas besoin, c’est nous qui en avons besoin ... Le mobilier liturgique est simplement là pour aider l’Homme à cheminer, à « entrer » dans une liturgie. (Cf. : Cardinal Godfried Dannels à l’occasion de la consécration du mobilier liturgique créé pour la Basilique de Koekelberg à Bruxelles).

 

Dès lors, la frontière entre profane et liturgique s'amincit. Dans les deux cas, la sculpture n'est pas une idole. Elle reste un outil sobre, un repère visuel conçu pour accompagner la liturgie, le regard du spectateur, le renvoyer à son cheminement, à sa propre réflexion.

 

Sur le plan formel, vos sculptures en métal — laiton, bronze, cuivre — frappent par leur côté très épuré. Quel rôle jouent le vide et l'espace dans vos œuvres ?

J. D. : Pour moi, le métal ne doit pas saturer l’espace de manière massive ou lourde. Il sert plutôt à le délimiter, à l'ouvrir. Mon travail est souvent qualifié de massif tout en étant délicat ...

 

En courbant, en évidant, en ajourant les pièces, je cherche à donner une place centrale au vide. Dans mes œuvres profanes, ce vide crée une forme de respiration visuelle, un équilibre. Dans mes créations liturgiques, cette même sobriété formelle devient une invitation à l'intériorité et au recueillement. Le vide permet de ne pas imposer une idée, mais de laisser de la place à celui qui regarde.

 

La lumière semble également être un matériau à part entière dans votre travail. Comment l'intégrez-vous ?

J. D. : Le choix de métaux martelés, brossés, polis ou patinés est volontaire : il permet d'intégrer les variations lumineuses directement dans la structure de l'œuvre. La sculpture n'est jamais figée, elle change d'aspect selon l'heure du jour et l'éclairage ambiant. C'est une manière de refuser la raideur qui est signe de mort.

 

Cette attention portée aux reflets trouve une application très concrète dans mes commandes ecclésiales. Quand je réalise une croix, par exemple, je refuse l'imagerie traditionnelle exclusive de la mort ou de la souffrance. Je préfère créer des formes ouvertes, dynamiques, dont les arêtes captent la lumière pour évoquer discrètement la souffrance et la mort certes, mais aussi la vie, la promesse de la Résurrection. C'est une esthétique de la clarté, de la lumière, tout en nuances.

Abonnez-vous à ma liste de diffusion

Merci de vous être abonné(e) !

© 2025 par CVW pour Jacques Dieudonné

bottom of page